Pochoir de Miss.Tic : une femme en robe noire et la phrase « Soyons heureuses en attendant le bonheur »

Miss.Tic : la poétesse du pochoir parisien (1956-2022)

Un béret, une bombe de peinture noire, et une phrase qui retourne le sens : « Je ne fais que passer ». Pendant près de quarante ans, Miss.Tic a couvert les murs de Paris de pochoirs où l’image séduit et où le texte pique. Elle est morte le 22 mai 2022, à 66 ans, d’un cancer. Ses femmes brunes, elles, sont restées : dans la rue, dans les collections publiques et dans la mémoire d’un quartier que ce site connaît bien, la Butte-aux-Cailles, dans le 13e arrondissement.

Ce portrait retrace son parcours, ses séries, ses livres, ses procès, ses expositions et les lieux qui portent aujourd’hui son nom.

Une enfance marquée par les deuils

Miss.Tic naît le 20 février 1956 à Paris, d’un père tunisien, Mohammed, ouvrier puis « fort des Halles », et d’une mère normande, Ginette Baudin. Elle grandit à Montmartre. Son état civil varie selon les sources : Wikipédia et la presse de l’exposition d’Avignon la nomment Radhia Aounallah, la Ville de Paris Radhia Novat. Tous s’accordent sur le reste.

La Ville de Paris raconte que sa mère lui offre, boulevard de Rochechouart, son premier livre : Paroles de Jacques Prévert, illustré par Brassaï. Le goût des mots est là très tôt. La famille s’installe à Orly en 1964. En 1966, un accident de voiture tue sa mère, son frère et sa grand-mère. Elle a dix ans. Son père meurt d’une crise cardiaque en 1972 : elle est orpheline à 16 ans.

Arts appliqués, théâtre de rue et départ en Californie

Après le secondaire, elle se forme aux arts appliqués : décor de théâtre, maquette, photogravure. Elle travaille dans les décors et fait du théâtre de rue avec la compagnie Zéro de conduite. En 1980, elle part aux États-Unis, à Los Angeles et à San Francisco, dans les milieux underground. Elle rentre en France deux ans plus tard.

Son pseudonyme vient de Miss Tick, la sorcière du Journal de Mickey, ennemie de Picsou. Un nom d’emprunt malicieux, qui lui permet de rester insaisissable. Elle dira : « Il n’y a plus que le fisc et les flics qui connaissent ma véritable identité. »

1985 : le pochoir et les murs de Paris

À partir de 1985, elle peint à la bombe noire, au pochoir, dans Ménilmontant, Montmartre, le Marais, Montorgueil et la Butte-aux-Cailles. Le principe est posé dès les débuts : une femme brune, sensuelle, souvent son propre double, accompagnée d’un aphorisme à double sens. Sa première exposition a lieu en 1986 à Paris : la librairie Épigramme selon Wikipédia, la galerie du Jour d’Agnès b. selon la Ville de Paris, les sources divergent.

Le dispositif repose sur un équilibre rare. L’image attire, la phrase installe un second niveau de lecture, drôle ou grinçant. Quelques exemples cités par la presse :

  • « À la vie, à l’amor »
  • « L’homme est un loup pour l’homme, et un relou pour la femme »
  • « C’est la vie, ça va passer »
  • « J’enfile l’art mur pour bombarder des mots cœurs », formule qu’elle livre à l’AFP en 2011 pour décrire sa manière d’écrire

Les thèmes sont constants : la liberté, le désir, le corps, la place des femmes dans l’espace public, les stéréotypes de la séductrice qu’elle détourne. Elle fait partie des rares femmes à peindre dans la rue à cette époque, ce qui donne à son travail une portée particulière dans l’histoire du street art.

1997 : l’arrestation et le procès

En 1997, elle est prise en flagrant délit dans le Marais en train d’inscrire « Égérie et j’ai pleuré » sur un mur, selon la Ville de Paris. Poursuivie pour détérioration de biens d’autrui, elle est condamnée en janvier 2000 par la cour d’appel de Paris à une amende de 22 000 francs, soit environ 3 350 euros.

L’épisode change sa méthode. Elle demande désormais l’accord des propriétaires et des municipalités. Elle négocie avec des mairies, des commerçants et des habitants du 5e, du 20e et de la Butte-aux-Cailles, qui acceptent qu’elle peigne certains murs. Le pochoir sauvage devient pochoir autorisé, sans perdre sa voix. Détail ironique : en 2000, l’une de ses expositions, « Dangereuse sous tous rapports », se tient au palais de justice de Lyon.

Les grandes séries

  • « Miss.Tic présidente » (à partir de 1988) : née lors d’une élection présidentielle marquée par la montée de l’extrême droite, la série est reprise sous différentes formes jusqu’en 2017.
  • « Femmes de l’être » (2011) : un hommage à des écrivaines irrévérencieuses, avec ses aphorismes posés sur leurs livres.
  • « Muses et hommes » : des réinterprétations de tableaux classiques où la muse est l’objet du regard masculin. Une exposition à la galerie Lélia Mordoch (2017) en retrace l’histoire de l’art vue par le street art.
  • Détournements de slogans publicitaires, traités avec humour.

Elle ne se limite pas au mur : ses œuvres passent aussi par les galeries et l’édition. Parmi les titres de ses expositions, plusieurs sont devenus des phrases à part entière : « Je ferai les trottoirs de l’histoire de l’art » (FIAP, Paris, 1995), « L’art me ment » (1997), « Je ne fais que passer » (1999), « Bombe textuelle » (Art to Be Gallery, Lille, 2018).

Marques, cinéma, timbres : la reconnaissance

  • Années 2000 : commandes de marques, dont Louis Vuitton et Kenzo, sous forme de pochoirs sur t-shirts et cartons d’invitation, ainsi que UCAR et Lamarthe. Le chanteur Paul Personne tourne un clip entouré de ses œuvres.
  • 2007 : Claude Chabrol lui commande l’affiche de La Fille coupée en deux. La même année, une commande publique place Bellecour à Lyon, et un mur à la résidence Léo-Ferré à Orly.
  • 2011 : La Poste lui commande douze timbres collector pour la Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars. Elle expose aussi « Bomb it » à l’Institut français de Berlin, une quarantaine d’œuvres.
  • 2013 : la ville de Montpellier lui confie le design de la ligne 5 du tramway. Le projet est abandonné après un changement de majorité municipale et confié ensuite à Barthélémy Toguo.
  • 2018 : projets d’œuvres sur la Côte Fleurie, à Deauville.

Ses œuvres entrent dans des collections publiques : le Fonds municipal d’art contemporain de la Ville de Paris (1989), le Victoria and Albert Museum de Londres au milieu des années 2000 (les sources donnent 2005 ou 2007) et le musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée à Marseille (2013). Le Monde la décrit en 2002 comme « princesse du graffiti » et en 2009 comme « tatoueuse de villes ».

Ses expositions marquantes

  • 1989 : « Fragments et Multiples », galerie Couleur, Paris
  • 2003 : galerie Papegoyen, Oslo
  • 2010 : « Parisienne », Ion Art Gallery, Singapour
  • 2014 : Institut français de Barcelone
  • 2015 : « Flashback », 30 ans de création, galerie Lélia Mordoch, Paris, avec un livre du même nom
  • 2017 : rétrospective à la galerie Berthéas, Vichy
  • 2020 : « Art urbain », Le Comœdia Espace d’Art, Brest

Elle est aussi présente dans des foires d’art contemporain à Miami, Palm Beach, Venise et Paris (Slick Art Fair, Les Élysées de l’art) entre 2007 et 2010. Elle a travaillé avec plusieurs galeries parisiennes, dont Lélia Mordoch et Fanny Guillon-Laffaille.

Les livres de Miss.Tic

Ses livres prolongent son goût du double sens :

  • Je ne fais que passer (Florent-Massot, 1998)
  • Re garde moi (Alternatives, 2003)
  • Miss.Tic attak (Alternatives, 2004)
  • Miss.Tic in Paris (Critères et Paris Musées, 2005)
  • Parisienne (Lélia Mordoch, 2006)
  • Je prête à rire, mais je donne à penser (Grasset, 2008)
  • À la vie, à l’amor (Critères, 2010, nouvelle édition en 2024)
  • Flashback : 30 ans de création (Critères, 2015)
  • Histoires de rencontres (Lélia Mordoch, 2019)

Côté analyse, Christophe Genin lui consacre en 2008 Miss.Tic : Femme de l’être (Les Impressions nouvelles). Un catalogue dirigé par Camille Lévy-Sarfati, À la vie à l’amor. Art dans la ville, poétique de la révolte (1985-2022), accompagne en 2024 la rétrospective d’Avignon.

Miss.Tic et le 13e arrondissement

La Butte-aux-Cailles est l’un de ses premiers terrains de jeu, et son atelier parisien se trouvait dans le 13e : l’exposition d’Avignon en a reconstitué l’espace, avec ses meubles, ses aérosols, ses croquis et sa radio. Le quartier lui a rendu hommage en 2025 avec « Je suis partie pour rester » à la galerie Mathgoth (1 rue Alphonse Boudard, du 27 septembre au 25 octobre 2025), une soixantaine d’œuvres, des photos inédites et des matrices de pochoirs jamais exposées.

Pochoir de Miss.Tic dans le 13e arrondissement de Paris
Pochoir de Miss.Tic dans le 13e arrondissement. Photo : Metro Centric, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.

Pour voir du street art sur place, notre guide Où voir du street art à Paris fait le point. Les pochoirs d’origine disparaissent vite, effacés par le temps ou les services de nettoyage : mieux vaut ne pas compter sur un emplacement précis, et préférer les expositions.

Les hommages depuis sa disparition

Le ministère de la Culture salue le 23 mai 2022 une artiste « insaisissable, inclassable et surtout libre », dont les pochoirs « tatouaient nos villes et nos cœurs ». Les hommages se sont ensuite enchaînés :

  • Juillet 2022 : le Conseil de Paris vote à l’unanimité la future dénomination d’un lieu à sa mémoire.
  • 19 avril 2023 : soirée d’hommage à l’auditorium de l’Hôtel de Ville de Paris, animée par Magda Danysz, commissaire de l’exposition « CAPITALE(S) », avec notamment Mr. Lolo et Jef Aérosol.
  • 16 septembre 2023 : inauguration d’une allée Miss.Tic à Orly, ville de son enfance (source : Wikipédia).
  • 7 juin 2024 : le square Saint-Médard, rue Censier dans le 5e arrondissement de Paris, devient le square Miss.Tic.
  • 27 juin 2024 au 5 janvier 2025 : « À la vie, à l’amor » au Palais des Papes d’Avignon, la première grande rétrospective depuis sa mort, entre 300 et 400 œuvres et traces selon les sources. Le parcours suit trois temps : les débuts illicites dans la rue, le travail légal à partir de 1999, puis le processus de création. Il succède à l’exposition d’Ernest Pignon-Ernest de 2019 au même endroit. La maire d’Avignon, Cécile Helle, y voit la preuve que « la culture doit être revendicative et porteuse de sens ».

Pourquoi on la retrouve en salon d’art urbain

Miss.Tic fait partie des signatures que les galeries continuent de présenter. Art To Be Gallery, qui l’avait exposée à Lille en 2018, la montre au salon Urban Art Fair, avec par exemple « Lémoi passe » (collage, encre et aérosol sur toile, 2005), à côté d’artistes plus jeunes comme Ken Yashiki. Voir ses pochoirs hors de la rue permet de mesurer combien son geste compte dans l’histoire du street art en France.

À retenir

  • Miss.Tic (1956-2022) est une pionnière du pochoir à Paris, active dès 1985.
  • Son style associe une figure féminine brune et une phrase à double sens.
  • Arrêtée en 1997, condamnée en 2000, elle devient une artiste reconnue par les institutions, de la Ville de Paris au Victoria and Albert Museum.
  • Elle a publié neuf livres et réalisé des timbres, une affiche de film et des commandes de marques.
  • Les œuvres de rue sont fragiles : les expositions et les collections publiques restent le meilleur moyen de la voir.

Sources

Wikipédia, notice Miss.Tic ; Ville de Paris, « Dans les pas de Miss.Tic, artiste rebelle » ; ministère de la Culture, communiqué du 23 mai 2022 ; AFP, 23 mai 2022 ; Objectif Sud, exposition du Palais des Papes ; Fnac L’Éclaireur ; Sortiraparis, exposition Mathgoth 2025. Les points sur lesquels ces sources divergent (état civil, lieu de la première exposition, nombre d’œuvres à Avignon) sont signalés dans le texte.

Cet article fait partie de notre série sur les street artistes et artistes urbains contemporains. D’autres portraits suivent dans la catégorie Artiste.

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